Autrefois la Tranche

Autrefois la Tranche

Le meunier, son fils et l'âne

Le meunier, son fils et l'âne

 

Le meunier sonfils et l\\\'ane

 

Le fariner, sin gas et sa bourrique

 

Dépis longtemps déjà, l’fariner d’la Mourousse

Trouvé bé qu’sa bourrique étet pouet assez grousse;

A forc’ d’ii fair’ porter daux faïes pus qu’à pouvet,

La pauv’ baïte à la fin en aret bé keurvé !

Daux sacs, teurjoux daux sacs, et va-z-y que j’te pousse;

In’ foués à in’ mintaïe alle avet avâcré.

Sés voisins, sés amis, teurtous ii djisiont bé

Qu’en piace ii aret meux fait d’aouère un bin mulet.

In jour, l’prit sin bâtin à nouc peur d’arr l’armoire,

Pis l’fignit peur kindjir’ tchett’ bourrique à la foire.

Peur ii t’gnir kimpanaïe i emm’gnit l’ pus vieux d’sés gas;

Keum tcheu, si l’rentret tard sa femm’ s’intchét’ret pas.

Tcho matin la bourrique avet été soignaïe;

D’l’avein-ne en v’s tu en v’la, pis dau bran, pis dau fin ;

Après, a sit frottaïe, brossaïe et pis peignaïe 

P’r etr’ vendue à la foire, alle étet bén à point.

Peur qu’a s’fatchiguît pas, pis peur qu’a sît pas sale,

Le s’mettchiront à la porter su lus épales.

L’peurmer qui lés croisit, lés bras i en tombiront,

L’trouvit tcho coup si bin qu’sin ventre i en branlit d’rire.

Dès qu’l’siront passés l’put pas s’empécher d’ djire :

« Astur’ lés bouricots kindjisont les patrons,

Est p’t-être in’ nouvell’ mod’ qu’ lés fariners lançont.

Qui sait ? chez eux lés baït’s sont p’t-êtr’ meux vues qu’l’minde.»

Tous tchés-là qui passiont riiont tant que l’pouviont,

Si bé que l’ fariner fignit p’r en aouér’ hinte,

Que l’djissit à sin gas : « I sé keurvé d’lus kintes,

Descendins din Cadette ; (est keum t’cheu qu’ s’app’let)

Après tout, tchette bourrique est bé boune à marcher».

V’la-t-o pas qu’a c’mencit à fair’ sés p’tchits magnères ;

O i en prit mal, l’bouhomm’ se mettchit en colère,

Et pis, peur la pugnir fit minter sin gas d’ssus.

O d’mandjit pas longtemps que l’siront apeurçus.

L’djissiront à sin gas : » Faut-o v’s apprendre à vivre ?

Voyéz-v pas tcho bounhomm ‘ keum i a d’la pein-ne à sivre ?

Ol ést pouet étounant si v’s avez l’teint si frais,

Descendez d’chette bourrique et pis qu’o séj vit’ prêt ! »

L’ jenne homm’ lu-z-obéit, mé l’ lés regardjit en face,

Pis l’djissit à sin pér’ de minter à sa piace.

I aviont pas fait cent pas que l’viront darr entre eux

Daux jenn’s feuill’s qui vénions avec daux peun’raïes d’oeus ;

Et pis, c’m alle approchiont, i entendiont tchés d’mouéselles

Qu’arrétiont pas d’précher, pis qui riiont entre elles.

I ine djiset : « Si i éta à la piac’ de tcho gas,

Est ma qu’i ara vit’ fait d’mettr’ le bouhomme en bas. »

I ine aotre djiset en riant : »Dam’, si tcheu a bou’e mine ! 

I ést emplatré la-d’ssus keum sés sacs de farine,

La pauv’ baïte dét patchir d’aouér tchu su l’échine,

Si sin gas mintet d’ssus ol éret bérèd’ meux,

Les jenn’s sont aussi bins à ménager qu’lés vieux ».

« Astur, fit l’fariner, i allins minter tous deux ;

Keum tcheu, tchés qui pass’ront pourront pus rin nos djire ».

V’keuriez tcheu, pauv’ bouhomm’ ?! o sit bé encore pire ;

I étiont pas arrivés à la mouété dau bourg

Qu’in jenne homm’ qui passet lu djissit à sin tour :

« M’nèz-v’ tchette baïte à la foir’, bé din au cimentère ?

Peur la faire engrésser ol est pouet la magnère ;

Si v’s en trouviez in aotr’ ve l’feriez bé minter,

Voyéz-v’ pas qu’chett’ bourrique va bétout avâcrer ?

O faut qu’v’s èjez l’tcher timbé pus bas que l’ventre

Peur maltraiter keum tcheu in’ baït’ que v’s allez vendre ».

Keum le mind’ s’arrétiont peur les écorrnifler,

Pis, c’m ol étet pas loin peur se rendre à la ville,

L’descendjiront tous les deux pis l’marchiront à pied ;

« Keum tcheu, djissiront euils, au moins i s’rins tranquilles ».

Tout allet peur le meux quand, au bout d’in moument,

L’viront in homm’ qui v’net à chevao su sa jument.

L’s’arrétchit net auss’ tout que l’sit en lu présence.

L’lu djissit : « Avéz-v’ bé l’esprit en suffisance ?

Est o qu’ve v’lez douner d’l’ouvrage au cordonnier ?

Quand on a in’ bourrique ést pas p’r aller à pied,

Ariez-v’ pouet l’intenciin d’ la fair’ mettre en image ?

Trouvez pas drôl’ que l’mind’ riiont su veutr’ passage ? »

A force d’en entendr’ le fariner s’fâchit ;

L’ii djissit : « Min bouhomm’ i d’mand’ pouet veutre avis,

Passez din, o faut pouet qu’o séj ma qui v’s arraïte ;

Veutre jument ést bé libr’ de porter in’ aotre baïte,

Mé keuriez pas peur tcheu qu’a s’en fait in’ grand’ faïte ;

Si sés p’tchits sont keum vous, v’vendrez pouet sés poulains ;

Allez-v’s-en d’veutr’couté, ma i m’en va dau min ».

A partchir de tcho jour l’v’lit faire à sa magnère ;

Quand l’ii djisiont quuqu’ chous’, le v’let pu rin saouère.

Si,singet euil, quuqu’foués ol est bin de s’kinsier,

I o-z-ai été pa part, ol ést figni p’r anet ».

O fait crèr’ que tcho jour la lecin ii si boune,

Dépis i écoutchit pus lés kinseils de persoune.

Dans la vie ol ést d’ main-m’ : fasez mal, fasez be,

Est pouet tcheu qu’empéch’ra lés mauvais’s goul’s d’aller.

Aussi, c’ qu’ol a-t-a fair’, surtout dans tchés villages,

Ol ést d’pas s’accoter la miette aux bagoillages.

 

 

Traduction :

 

Le meunier, son fils et l’âne

 

Depuis longtemps déjà le meunier de la Marousse (le Boupère)

Trouvais bien que son âne n’était pas assez gros;

A force de lui faire porter des fardeaux plus qu’elle le pouvait,

La pauvre bête, à la fin en aurait bien crevé.

Des sacs, toujours des sacs, et vas-y que-je-te-pousse ;

Une fois à la fin de la journée, elle s’était écroulée.

Ses voisins, ses amis, tous lui disaient bien

Qu’à la place il ferait mieux d’avoir un bon mulet.

Un jour, il prit son bâton à nœuds derrière l’armoire,

Puis il finit par conduire cet âne à la foire.

Pour lui tenir compagnie, il emmenât le plus vieux de ses fils ;

Comme ça, s’il rentrait tard, sa femme ne s’inquièterait pas.

Ce matin-là, l’âne avait été soigné ;

De l’avoine en veux-tu en voilà, puis du son et du fin ;

Après, il fut frotté, brossé et puis peigné 

Pour être vendu à la foire, il était bien prêt.

Pour qu’il ne se fatigue pas, pour qu’il ne soit pas sale,

Ils se mirent à le porter sur leurs épaules.

Le premier qu’ils croisèrent, ses bras en sont tombés,

Il trouva ça si drôle que son ventre en bougeait de rire.

Dès qu’ils furent passés, il ne put s’empêcher de dire :

« Maintenant, les bouricots conduisent les patrons,

C’est peut-être une nouvelle mode que les meuniers lancent.

Qui sait ? Chez eux, les bêtes sont peut-être mieux vues que les gens »

Tous ceux qui passaient riaient tant qu’ils pouvaient,

Si bien que le meunier finit par en avoir honte

Qu’il dit à son fils : « J’en ai assez de leurs moqueries,

Descends de Cadette (c’est comme ça qu’il s’appelait)

Après tout cet âne est bien bon à marcher ».

Voilà t’il pas qu’il commençât à faire des manières ;

Mal lui en prit, le bonhomme se mit en colère,

Et puis, pour le punir fit monter son fils dessus.

Ça n’a pas demandé longtemps pour qu’ils soient aperçus.

Ils dirent au fils : « Faut-il vous apprendre à vivre ?

Ne voyez-vous pas que cet homme à de la peine à suivre ?

Ce n’est pas étonnant si vous avez le teint si frais,

Descendez de cet âne et vite ! »

Le jeune homme leur obéit, mais les regarda en face,

Puis il dit à son père de monter à sa place.

Ils n’avaient pas fait cent pas qu’ils virent derrière eux

Deux jeunes filles qui venaient avec des paniers d’œufs ;

Et puis, comme elles s’approchaient, ils entendirent ces demoiselles

Qui n’arrêtaient pas de chuchoter, puis qui riaient entre elles.

Une disait : « Si j’était à la place de ce gars,

C’est moi qui aurait vite fait de mettre le bonhomme à terre ».

Une autre disait en riant : « Dame, si ça a bonne mine !

Il est blême la-dessus comme ses sacs de farine,

La pauvre bête doit pâtir d’avoir ça sur l’échine,

Si son fils montait dessus, ça irait beaucoup mieux.

Les jeunes sont aussi bons à ménager que les vieux ».

« Maintenant fit le meunier, nous allons monter tous les deux ;

Comme  ça, ceux qui passeront ne pourront plus rien dire ».

Vous croiriez ça pauvre bonhomme ? Ça serait bien encore pire ;

Ils n’étaient pas arrivés au milieu du bourg

Qu’un jeune homme qui passait leur dit à son tour :

« Menez-vous cette bête à la foire ou bien au cimetière ?

Pour la faire engraisser, ce n’est pas la manière ;

Si vous en trouviez un autre vous le ferez bien monter,

Voyez-vous pas que cet âne va bientôt s’écrouler ?

Il faut que vous ayez le cœur tombé plus bas que le ventre

Pour maltraiter comme ça une bête que vous allez vendre ».

Comme les gens s’arrêtaient pour les regarder de travers,

Puis, comme ce n’était pas loin pour se rendre en ville,

Ils descendirent tous les deux puis marchèrent à pied ;

« Comme ça, dirent-ils, au moins nous serons tranquilles ».

Tout allait pour le mieux quand, au bout d’un moment,

Ils virent un homme qui venait à cheval sur sa jument.

Il s’arrêta net aussitôt qu’il fut en leur présence.

Il leur dit : « Avez-vous bien assez d’esprit ?

Est-ce que vous voulez donner du travail au cordonnier ?

Quand un âne ne va pas à pied,

Auriez-vous l’intention de le faire encadrer ?

Vous ne trouvez pas drôle que les gens rient sur votre passage ? ».

A force d’en entendre, le meunier se fâcha ;

Il lui dit : « Mon bonhomme, je ne vous demande pas votre avis,

Passez donc, il ne faut pas que se soit moi qui vous arrête ;

Votre jument est bien libre de porter une autre bête,

Mais croyez pas pour ça qu’elle s’en fait une grande fête ;

Si ses petits sont comme vous, vous ne vendrez pas ses poulains ;

Allez-vous en de votre côté, moi je m’en vais du mien ».

A partir de ce jour, il voulut faire à sa manière ;

Quand on lui disait quelque chose, il ne voulait plus rien savoir.

Si, pense-t-il quelquefois il est bien de se conseiller,

J’en ai eu ma part, c’est fini pour aujourd’hui ».

Il faut croire que ce jour la leçon a été bonne.

Depuis, il n’écouta plus les conseils de personne.

Dans la vie c’est pareil : faîtes le mal, faîtes le bien,

Ce n'est pas ça qui empêchera les mauvaises langues d’aller.

Aussi, ce qu’il y a à faire, surtout dans ces villages,

C’est de ne pas s’appuyer sur ces bavardages.

 

JPB-2-2020



28/02/2020
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