Autrefois la Tranche

Autrefois la Tranche

Le Renard et la Cigogne

 

 Le renard et la cigogne - les fables illustrées par Benjamin Rabier - 1906

Le r’nard et la cigogne

In’ viell’ cigogne qui s’peurmenet peur ouère

Avet renkintré d’la magnère,

In r’nard assis su in mincé de chorail

Qui s’ grâlet lès tcheusses au soulail

« Approchez din, ve m’ tindrez kimpanaïe

Djissit tcho r’nard à s’n arrivaïe ;

V’ pass’rez in moument avec ma,

I s’rins pas mal au coin d’ tcho bois.

-Ma foi, si o pet v’ satchifaire,

Kem le travail me press’ bé djère

I pé bé muser in moument ».

A restchit bé pas mal de temps.

O c’mencer d’la magnère à tchirer su la brune

Quand a djissit au r’nard : « Est grand temps d’m’en aller.

-V’ partchirez teurjous pa keum tcheu sans manger !

Quaqu’o s’ra in p’tchit tard, fait-o pas kier de lune ?

I érai v’ kindjire in bout d’chemin.

-Ah ! dam’, peur prendre in’ beuchaie d’ pain

Est pouet ma qui fait d’simagraïe

-Bé ! est-o pas tcheu ? restez din »

La tcheusin’ sit vit’ préparaïe

Le r’nard allit vers la cheminaïe

Pis fit tcheure in’ maudjit’ plataïe

D’ qua qu’étet keum d’ la beurraïe,

On aret djit d’la chaudrounaïe.

N’importe I étions bé djer diicats.

Mé, auss’ tout qu’a sit apprêtaïe,

En ur d’en fair chaquin lu piat,

C’m ol est l’usage en pareil cas,

V’la qu’i o mit tout dans l’ main-m’ hanap.

V’ pensez bé qu’avec sa grand’ goule

Ol a bé été s’tout mangé,

Mé la cigogne étet poué soûle,

A pouvet à peine approcher.

Quaqu’a  v’lit pas paraitr’ fâchaïe,

Alla a bé vu, keuriez –ou bé

Qu’ neut’ r’nard s’étet f…. d’ lé ;

Pis tcheu il passit pouet d’ l’iadaïe.

A pu près quat’ semain’s pus tard,

V’la qu’alle apeurcit neutr’ r’nard ;

A singït : «  qu’est-o qu’i va faire ?

Attends, i emport’ra pas sin péché dans la terre »

Pis all’ l’app’lit : « V’nez din peur la !

Qu’est-o que v’murgnez d’ kintre tchett’ kia ?

V’nez din, i fais roussir dans l’bur

D’au moutin ; ést temps de l’ faire tcheurre ;

O fait si grand chao d’ tcho moument

Qu’ la viand’ se kinserv’ pas longtemps

V’s allez bé goûter d’ma tcheusine ? »

Le r’nard s’en guinfiet les narines.

Keum i ai rin qui m’attchir’ chez ma,

Ma foi, i sé bé vrai bé la »

Auss’tout qu’ la viand’ a-t-été tchette,

En ur d’la mettr dans daux assiettes

La cigogn’ la mise en p’tchit’s miettes,

Pis après, la verse dans d’ qua

Qu’avet l’ér d’in bouteill’ de coi,

Mé a peine grous c’m in’ vraie bouteille.

Lé qu’avet l’bec c’m in d’vant d’ cisé,

Alle en tchiret bé lés morcès ;

L’aotr’, qu’avet pouet la goule pareill’

Savet pouet trop c’ment  faire après ;

I aret meux mangé din in’ seill’.

L’tetet tcho goulot c’me in’ ameille,

Pis l’musset sa langue din l’mitan;

A la fin i étchumer daux dents.

-I ai jamais vu d’affaire pareille,

Mettr’ d’la viand’ din in’bouteille !

En v’la in’ magnèr’ d’manger !

-Dame ! i ai teurjous la maïme vaisselle,

Est ma mèr’ qu’a été l’acheter.

I l’ai teurjous kinservaïe telle ;

Pis ma foé, dépis qu’m’ keuneu,

I ai teurjous vu manger keum techeu.

-Nin, I ara jamais cru qu’ tchette veille

M’aret joué in’ tounur ‘ pareille,

Djiset le r’nard en s’en r’tournant,

Est pus mailgn’ que l’mind’ keuriont ».

 

Le Renard et la cigogne

Une vieille cigogne qui se promenait pour voir,

Avait rencontré de cette manière

Un renard assis sur un carré de choux

Qui se chauffait les pattes au soleil.

« Approchez donc, vous me tiendrez compagnie

Disait ce renard à son arrivée,

Vous passerez un moment avec moi,

On sera pas mal au coin de ce bois.

-Ma foi, si ça peut vous satisfaire (vous faire plaisir),

Comme le travail ne me presse guère

Je peux bien m'attarder un moment ».

Elle resta  bien pas mal de temps.

Il commençait à faire sombre

Quant elle dit au renard : «  Il est grand temps de m’en aller.

-Vous ne partirez pas comme ça sans manger !

Quoiqu’il soit un peu tard, ne fait-il pas un clair de lune ?

J’irai vous conduire un bout de chemin.

-Ah ! Dame, pour manger une bouchée de pain

C’est pas moi qui ferai des simagrées.

-Bien ! ce n’est pas ça ? Restez donc !

La cuisine est si vite préparée

Le renard alla vers la cheminée

Puis fit cuire une maudite platée

De ce qui était comme du beurre

On aurait dit de la chaudronnée (bouillure)

N’importe, nous n’étions bien guère délicats.

Mais aussitôt que c’était prêt,

Ils en firent chacun leur plat,

Comme c’est l’usage dans pareil cas,

Voilà qu’il mit tout dans le même récipient.

Vous pensez bien qu’avec sa grande gueule

Ça a été sitôt mangé,

Mais la cigogne n’était pas rassasiée,

Elle pouvait à peine approcher.

Quoiqu’elle ne voulut pas paraître fâchée,

Elle a bien vu, croyez –le bien,

Que notre renard s’était foutu d’elle ;

Puis ça ne lui passait pas de l’idée. (restait en mémoire)

A peu près quatre semaines plus tard,

Voilà qu’elle aperçoit notre renard ;

Elle songea : « qu’est-ce que je vais faire ?

Attends, il n’emportera pas son péché dans la terre »(*)

Puis, elle l’appella : « Venez donc par là !

Qu’est-ce que vous seriez contre cette idée ?

Venez donc, je fais roussir dans le beurre

Du mouton ; il est temps de le faire cuire ;

Il  fait si grand chaud de ce moment

Que la viande ne se conserve pas lontemps.

Vous allez bien goûter de ma cuisine ? ».

Le renard s’en remplit les narines.

Comme je n’ai rien qui me retient chez moi,

Ma foi, je serai vraiment bien ici.

Aussitôt que la viande a été cuite,

Au lieu de la mettre dans des assiettes

La cigogne la met en petites miettes

Puis après la verse dans ce

Qui avait l’air d’une bouteille de quelque chose

Mais à peine grosse comme une vraie bouteille.

Elle qui avait le bec comme des ciseaux,

Elle en tirait bien les morceaux ;

L’autre qui n’avait pas la gueule pareille

Ne savait pas trop comment faire.

Il aurait mieux mangé dans un seau.

Il  tétait ce goulot comme une abeille,

Puis il mettait sa langue dans le milieu,

A la fin, il écumait des dents.

-Je n’ai jamais vu une affaire pareille,

Mettre de la viande dans une bouteille !

En voilà une lanière de manger !

-Dame ! J’ai toujours la même vaisselle,

C’est ma mère qui l’a achetée.

Je l’ai toujours conservée comme telle ;

Puis, ma foi, depuis que je me connais,

J’ai toujours vu manger comme ça.

-Non, je n’aurai jamais cru que cette vieille

M’aurait joué un tour pareil,

Disait le renard en s’en allant,

Elle est  plus maligne que le monde le croit ».

 

 

(*) expression ancienne de « il ne l’emportera pas au paradis » ?

 

 

La Fontaine (1621 - 1695)

Fable tirée du livre "Fables en patois vendéen" d'Eugène Charrier éditions SODIREL

 



18/12/2018
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